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Jean Ray, maître belge du fantastique


Peu connu du grand public, Jean Ray est pourtant un des auteurs essentiels du fantastique contemporain. Peu de lecteurs savent qu’il est le créateur d’un des personnages majeurs de la littérature populaire, dans le domaine du policier, teinté de fantastique : Harry Dickson, le « Sherlock Holmes américain ».

Ce détective audacieux inspiré de fascicules populaires néerlandais a été littéralement recréé par Jean Ray, sous son pseudonyme de John Flanders, et poursuit toujours une carrière fructueuse de nos jours sous la forme de héros de bandes dessinées.

Jean Ray fut aussi l’inspirateur de cinéastes talentueux

Jean-Pierre Mocky a adapté librement son roman « La Cité de l’Indicible Peur » avec Francis Blanche et Bourvil, et son chef-d’œuvre, « Malpertuis » a donné lieu à un film étrange et envoûtant, avec à l’affiche Orson Welles et Sylvie Vartan. Mais pour les amateurs, il est surtout le maître belge du fantastique, avec ses très nombreuses nouvelles à l’atmosphère sombre et dérangeante.

Une vie aventureuse et secrète

Jean Ray a constamment laissé planer le doute sur sa vie, et ses biographes ne sont pas toujours d’accord sur la véracité des anecdotes qu’il a distillées sur son existence aventureuse et peut-être fantasmée. Parfois, on a l’impression que le personnage brouillait malicieusement les pistes le concernant, pour donner une dimension, une aura mythique à son destin.

Une de ses grandes mystifications fut de s’inventer des ancêtres amérindiens, desquels il aurait tenu ses traits caractéristiques. Bien entendu, il n’en est rien, et sa grand-mère prétendument princesse Sioux, enlevée et séduite par son grand-père aventurier était en réalité une paisible Belge qui n’a jamais quitté les Flandres !

Il affirmait aussi avoir accompli plusieurs fois le tour du monde après s’être engagé sur des cargos, et avoir participé aux activités interdites des trafiquants d’alcool lors de la Prohibition aux États-Unis. Il affectait également un flegme et un humour typiquement britanniques, alors qu’il était né en Belgique, à Gand, et que rien ne confirme la réalité de ses voyages prétendus en Angleterre.

Cependant, il est avéré qu’il fut impliqué dans un scandale financier ayant trait au trafic illégal d’alcool en 1926, et qu’il fut condamné à de la prison. Plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, il participa à différentes publications autorisées par l’Occupant, mais ne fut jamais inquiété à la Libération, car il a toujours protégé des collègues  » Résistants » et certains faits laissent penser que Jean Ray lui-même était impliqué dans la Résistance.

Mais Jean Ray était avant tout un écrivain, et depuis sa jeunesse il produisit des histoires fantastiques, quelques romans et des dizaines d’articles pour la presse. Alors, était-il un réel aventurier, ou bien a-t-il fantasmé une vie pleine de péripéties romanesques lui ayant inspiré les aventures de Harry Dickson ? Peu importe, au final, car Jean Ray – John Flanders restera pour toujours un enchanteur.

Une œuvre tournée vers le fantastique et le bizarre

Jean Ray, maître belge du fantastique et le créateur de Harry DicksonDepuis ses débuts précoces, Jean Ray se tourna vers les littératures de l’étrange. La publication de ses premières nouvelles ne rencontra pas de succès immédiat dans son pays d’origine et il devint un polygraphe fécond pour assurer sa subsistance : traducteur des fascicules néerlandais du détective Harry Dickson. Il en devint bientôt le scénariste principal et inspiré, propulsant son héros sur le devant de la scène pour le public populaire.

Mais il fut aussi l’auteur de très nombreuses aventures pour la jeunesse et de différentes publications dans diverses revues. Toujours à la recherche de débouchés pour son imaginaire fécond, il créa même des scénarios de bandes dessinées mettant en scène un autre détective : « les enquêtes d’Edmund Bell ».

Pourtant, dans le petit milieu des amateurs de fantastique, le nom de Jean Ray commença à devenir reconnu et il eut à plusieurs reprises, dans les années 30, l’honneur de figurer dans des revues américaines qui accueillaient des noms aussi prestigieux que H-P. Lovecraft ou Robert E. Howard, le créateur de Conan le Barbare.

Les recueils de nouvelles

L’éditeur belge Marabout a pratiquement publié l’intégralité des nouvelles de Jean Ray. Celui-ci était particulièrement à l’aise avec le genre court de la nouvelle, qui exige maîtrise et sens de l’intrigue.
« La Gerbe Noire », « Visages et Choses crépusculaires », « Contes du Whisky », « Les nouveaux Contes de Canterbury » ou « Contes noirs du Golf » sont des titres puissamment évocateurs de l’ambiance glauque que savait installer Jean Ray dès les premières lignes de ses récits courts.

Armé d’un vocabulaire très riche, parfois archaïque, voire précieux, Jean Ray savait entraîner le lecteur dans les méandres d’histoires complexes, teintées de fantastique traditionnel, où les animaux étranges voisinaient avec les jeteurs de sorts ruraux, les explorateurs malchanceux avec les golfeurs épris de surnaturel.

Le style parfois haché, mais jamais saccadé, la précision presque photographique des descriptions de paysages ou de lieux architecturaux contribuent à rendre vraisemblables les péripéties survenant à des héros souvent naïfs ou effacés qui, comme souvent chez Lovecraft, ne sont que les témoins impuissants de manifestations qui les dépassent.  Jean Ray joue souvent sur la notion de réalité relative : il nous présente des rues connues, des lieux familiers des vieilles Flandres, avant, par l’intrusion de faits extraordinaires, de suggérer que la réalité peut être tout autre, à la fois dangereuse et excitante.

Jean Ray eut également le talent et l’originalité de ne pas s’encombrer des créatures classiques du genre fantastique : les vampires et autres loups-garous n’apparaissent que très peu dans ses nouvelles, de même que les sorcières et autres monstres trop habituels. Guidé par son imaginaire propre, Ray parvenait toujours à se renouveler et à inventer des terreurs nouvelles, appartenant à son propre imaginaire qu’il savait si bien partager.

Les romans et Malpertuis

Les romans de Jean Ray ne sont peut-être pas aussi brillants que ses nouvelles : on sent parfois l’auteur s’essouffler, et de longues digressions pas toujours utiles viennent parfois casser le rythme de la progression dramatique. Pourtant, Jean Ray montre autant d’inventivité vénéneuse dans ses œuvres longues que dans ses histoires courtes.
« Malpertuis » est sans aucun doute le roman le plus achevé de l’auteur flamand.

Unanimement reconnu comme étant son chef-d’œuvre, cet ouvrage dense, mystérieux, est l’objet de constantes rééditions et continue de fasciner ses lecteurs. « Malpertuis » est l’histoire d’une maison peuplée d’une famille atypique, où chacun des occupants semble dissimuler un mystérieux passé, sauf le narrateur, Jean-Jacques, un jeune homme innocent qui va se retrouver victime d’événements fantastiques impliquant une antique malédiction et les dieux de l’Olympe eux-mêmes.

« Malpertuis » est un livre si foisonnant, si exigeant aussi, qu’il est difficile de le résumer sans tomber dans l’explication de texte. Ce roman repose sur l’opposition entre le quotidien terne et petit-bourgeois des habitants de la gigantesque demeure et l’énormité des forces surnaturelles qui y résident.

La grande force de son auteur est de créer le désir constant chez le lecteur de comprendre les causes et les raisons de ces événements apparemment absurdes, grâce à des descriptions percutantes et originales, rédigées dans le style flamboyant et recherché familier à Jean Ray.
Il faut noter également que le personnage principal est une maison, une demeure maléfique et mystérieuse, qui évoque les délires des maîtres Flamands de la Renaissance, avec ses escaliers ne menant nulle part, ses pièces secrètes et son architecture insane.

« Malpertuis » fait partie des chefs-d’œuvre absolus de la littérature fantastique, autant par la richesse de sa thématique que par la maîtrise absolue du style de Jean Ray.

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